Il y a tellement d’obstacles, tellement de barrages, tellement de raisons mentales et physiques de désespérer, dans la traversée du désert, via Agadès puis la Libye, vers l’Europe... qu’outre les péripéties de ce voyage, outre la mise au jour d’un trafic international, ce récit s’avère être surtout une exploration de l’âme humaine.
On n’a pas souvent l’occasion de lire des journalistes de la trempe de Fabrizio Gatti. Certains ont eu le courage de filmer les traversées clandestines vers les Canaries ; mais une équipe, même réduite, ou simplement une caméra, c’est déjà un regard extérieur. Lui, s’est mis en situation d’émigrer, coûte que coûte, en Europe, partageant avec les exilés, non seulement le risque, mais également la détermination, l’espoir absolu, qu’il faut pour traverser ce désert.
Comme ses compagnons de route, bien plutôt qu’en journaliste, il pose des questions sur les mythes et réalités de leur odyssée (certains en sont à leur énième tentative de traversée), en ravale beaucoup, laisse le désert parler à sa place... Il livre ainsi une enquête d’une grande beauté, où ses sentiments humanistes n’altèrent pas sa clairvoyance sur le fonctionnement de ce marché de "nouveaux esclaves" - c’est le terme employé dans le titre italien, au lieu de "clandestins".
Pour prouver de quel livre unique il s’agit, j’aimerais citer un passage, mais le choix est trop dur ; j’ai corné pratiquement une page sur deux. Disons alors que, si l’idée d’emporter cet été le livre le plus important de l’année ne vous séduit pas, si seul un récit de voyage trouve grâce à vos yeux, lisez-le tout de bon, car c’est le meilleur dans son genre ; si vous ne vouliez lire qu’un reportage d’actualité brûlante, ou encore une enquête ethnologique inédite, lisez-le tout autant ; quant à ceux qu’attirent les récits de quête quasi métaphysique, ceux qui affectionnent les histoires "irréelles" - malheureusement, lisez-le...
Dans la seconde partie du livre, son voyage achevé, Fabrizzio Gatti n’a plus q’une idée : l’achever encore, mais à Lampedusa, au centre de rétention italien de clandestins. Or, là, il ne peut plus être un semi-clandestin occidental, le deux-cent-et-unième pékin anonyme cramponné aux ballots d’un camion moribond. Il doit devenir un Kurde échoué sur la plage, il doit devenir Bilal.
Ce livre a reçu en Italie le prix Tiziano Terzani, un peu l’équivalent du prix Albert Londres. Justement, les mémoires de Tiziano Terzani, immense journaliste italien, viennent de paraître aux éditions des Arènes et Intervalles (La fin est mon commencement), et c’est un régal :
en conversant, au moment de mourir, avec son fils, il offre à la fois une traversée des quarante dernières années par un journaliste hors du commun (de type Kapuscinski : art du détail et belle hauteur de vue), la réflexion sur notre société (et sur le métier de journaliste) d’un homme jamais cynique mais bien désabusé, et la rétrospective d’une vie familiale toute "ébouriffée".

Une autre enquête intéressante et courageuse parue cette année, mais clairement ethnologique, Chantier interdit au public de Nicolas Jounin, aux éditions La Découverte (23 euros).
L’auteur a partagé pendant plusieurs années le travail des intérimaires sur les chantiers de construction (sans s’annoncer comme chercheur). Il décrit leur quotidien (précarité, humiliation, racisme) et le fonctionnement de cette autre "machine" économique.
Ça se lit comme un bon article de fond de l’excellente revue trimestrielle XXI, dont le troisième numéro est, soit dit en passant, encore meilleur que les précédents.
rédigé par Jean-Christophe Fernandez, le 17 juillet 2008