Les âmes et les enfants d'abord

Isabelle Desesquelles

Belfond

  • 22 septembre 2016

    Venise. Place Saint Marc. Une forme à terre ou plutôt un amas de guenilles qui couvre une femme. Elle tend sa paume "ouverte vers un ciel aveugle" au passage de la narratrice accompagné de son fils. Cette femme qu’Isabelle Desesquelles appelle Madame est une mendiante ( et il ne faut pas voir de l’ironie dans cette dénomination de la part de l’auteure).

    Nous croisons forcément dans des différents lieux ces mains ou ces verres en plastique en guise de sébile. Quel est est notre regard, notre pensée ? Que fait-on ?
    Sujet tabou, délicat même difficile. On peut se chercher des excuses, se donner bonne conscience et puis on oublie jusqu’à la prochaine personne qui elle-aussi demandera quelques pièces.

    Ce court texte nous questionne, nous renvoie à nous-mêmes. Il n’y a aucun jugement de porté. Non, juste ces situations et les constats d’un monde fracturé. Il n’y a pas non plus de solution miracle ou utopiste apportée ou préconisée.
    Que dit-on à nos enfants comme la narratrice devant la pauvreté ? Qu’on n’y peut rien, que ce n’est pas de notre ressort ? Crier ou chuchoter honteusement notre impuissance ?

    Après un début où l'auteur cherche un peu son style, viennent l'humilité, le respect et des phrases qui sont des uppercuts, et au fil des pages on ressent toute l’humanité de l’auteure.
    Plus que marquante, cette lecture est nécessaire.

    "Vous pesez sur ma conscience et c'est un bien. Ni remords, ni un reproche, pas exactement une obsession, plutôt un pincement, il enjoint de ne pas être oublié."

    "Au milieu du concentré de bêtises, d'indécence et de cynisme véhiculée par les médias, on s'est émus momentanément des naufragés de Lampedusa. (...) On attend le prochain chiffre, après Lampedusa, sur trois cents noyés, on peut faire cinq cents non ? (...).
    Ils sont des milliers, ils sont cinq mille à avoir tenté d'approcher les côtes européennes l'année dernière. Quelle importance s'il en manque à l'arrivée, il y aura toujours bien assez de réfugiés, et de quidams devant les infos et l'apéro pour s'y noyer. "

    "Comment elles coexistent nos âmes ? A interroger notre humanité, on questionne notre inhumanité. Personne ne le veut, c'est tellement plus facile de détourner les yeux."


  • 19 juin 2016

    pauvreté

    La narratrice s’adresse à elle, Madame, ce tas de chiffons qu’elle a croisé un jour sur les marches de la Basilique Saint Marc, en face du café Florian. Son fils lui tenait la main, à hauteur de misère.

    Depuis, elle ne cesse de penser à cette pauvreté dans nos rues, et nous parle de ce mendiant de la boulangerie qu’elle croise tous les matins.

    Sans fards, sans langue de bois ni faux-semblants, la narratrice nous donne à voir cette pauvreté à hauteur d’enfant. Comment leur expliquer ?

    La répétition de l’apostrophe à Madame donne un corps à cette pauvreté.

    La narratrice convoque également les pages de Victor Hugo et les sonnets de Baudelaire.

    Une lecture qui vient nous démanger dans notre quotidien.

    L’image que je retiendrai :

    Celle de la narratrice appelant sébile un gobelet McDo.

    http://alexmotamots.fr/?p=1968


  • par
    22 février 2016

    Ce texte ne ressemble pas à un roman, on imagine très bien Isabelle Desesquelles avoir rencontré elle-même la mendiante de Venise et tous les autres ensuite, dans sa vie quotidienne. Mais de fait, nous sommes tous confrontés à la rencontre de la misère dans nos rues. Comment réagissons-nous ? Comment cette misère étalée devant nos yeux, devant ceux de nos enfants nous touche ? Quelles sont nos stratégies, nos excuses pour ne pas donner d'argent ou pour ne pas voir ces gens qui mendient ?

    Ce qui est bien dans ce texte, c'est que la narratrice ne se barde pas d'excuses, elle n'a pas d'indulgence pour elle-même : "Sur la pauvreté, je n'en sais ni plus ni moins que les autres. Je l'ai croisée, je ne l'avais pas remarquée ou alors c'était sans rien y trouver de remarquable, je ne m'y arrêtais pas. Avec moi, l'angélisme n'est pas de mise ; quand un mendiant me réclame une somme précise, je la convertis en francs et l'envie de lui donner me passe aussitôt, si tant est que je l'ai eue." (p.17) C'est aussi ce qui ne met pas à l'aise, car avouons-le, tous nous avons été -et le sommes encore sûrement- gênés devant la mendicité : donner ? ne pas donner ? pourquoi à cette personne et pas à l'autre ? Pour finalement ne donner à personne. Isabelle Desesquelles ne donne pas de réponse, évidemment, elle ne juge pas, elle se pose exactement les mêmes questions. Son texte est un cri de peur, de désespoir, d'impuissance, de désarroi, de mal-être. Elle doit tous les jours répondre aux questions de son enfant et penser à son avenir qu'elle imagine plus sombre que nos jours actuels. Alors, elle en appelle à la littérature parce que c'est son moyen de se ressourcer, de réfléchir, de tenter de comprendre le monde : Andersen et La petite fille aux allumettes, Emily Brontë et son poème, Ce n'est pas une lâche que mon âme et surtout Victor Hugo et Les Misérables dont certains passages reproduits dans ce livre sont cruellement actuels, bien qu'écrits il y a plus de 150 ans.

    Et la narratrice de poursuivre sa réflexion qui part dans beaucoup de directions, comme nous le ferions nous-mêmes : la richesse mal partagée et ces robes qui valent le prix d'une maison, ces voitures de luxe qui tardent à être livrées tant il y a de demande, alors que devant les devantures des revendeurs des SDF font la manche, ces gens bourrés de pognon qui ne pensent qu'à s'acheter la dernière paire de chaussure à la mode parce que "Il faut bien s'habiller, non ? La loi l'impose. Nue, on va en prison" (p.49, réponse d'une riche héritière non citée à un journaliste), ... Dans un court chapitre qui débute par un "Elle est où l'humanité ?", beaucoup de phrases choc, des évidences à dire et redire, à asséner pour ne pas devenir insensible et "habitué" à la misère : "Quand il s'agit de vous porter secours, on n'a rien dans le ventre. Elle est où, l'humanité, dans la blonde qui rallie les suffrages avec des éructations en guise de programme : "Combien de Mohamed Merah dans les bateaux et les avions qui arrivent chaque jour en France ?" Au même moment, un Afghan, un Syrien, un Somalien, un Kurde, un du monde entier coule à pic au large des côtes européennes." (p.50/51)

    Je vais m'arrêter là mais je pourrais continuer de longues lignes encore, tellement ce texte est bouleversant et dérangeant, il vient nous titiller sur nos points faibles, sur notre part d'humanité sans jamais nous juger, juste nous questionner. Un livre court (110 pages) et fort intelligent que je vous recommande très chaudement.


  • 1 février 2016

    Que te dire de ce livre...

    Le titre d'abord, simplement magnifique. Celui qui happe le regard, qui fait écho avec la résonance en toi de ce mot "enfance".

    "Avant même qu'ils ne sachent lire et écrire, ce que nous offrons à ceux que nous élevons, c'est la pauvreté à hauteur de leurs yeux."

    L'inhumanité est sous nos fenêtres, on peut ne pas la regarder en face, elle nous saute à la gueule. Et a fortiori aux visages innocents des enfants. Monde adulte, infirme, sourd et aveugle. La plaie du monde est un tombant, sans fond celui-là.

    Une femme arpente les ruelles de Venise quand elle croise la main tendue d'une mendiante. A terre, elle n'est qu'un saccage, debout, ce serait une mère, une femme, une fille.

    Pas un ne bouge, nos planètes ne sont plus alignées.

    Elle a le visage de la misère, elle est à elle seule l'image des misérables, des apatrides, des déchus: "quand ce sera un autre, ce sera encore vous."

    Une lutte perdue d'avance, une résistance écorchée vive sur le visage de celle que les ténèbres mâchent et recrachent à l'infini.

    Elle s'active la mère, tirant la main de l'enfant face à "cette chose", là, étendue sur le sol. La chose nulle part, et partout, qui est, mais qui n'est pas. Ne pas voir en elle le désespoir s'incarner dans la douceur du regard de l'enfant.

    Puis elle tente d'oublier la mère mais l'âme de la mendiante la hante.

    "Je ne changerai pas le néant, je ne vous arracherai à rien, et surtout pas au malheur, la terre vous vomit, cependant je vous le réclame : ne me lâchez pas."

    Isabelle Desesquelles convoque Hugo, Brontë et Andersen, les livres qui vous soufflent parfois comment dominer ce qui enfle en soi: résignation ou colère.

    Elle est là, l'humanité. "S'en foutre plein la gueule pour se persuader qu'on est vivants. Quand il s'agit de vous porter secours, on n'a rien dans le ventre."

    Tu sais quand l'horreur est par trop visible, on décide de ne pas la voir, communément, et pourtant "l'homme invisible n'est pas une fiction".

    La misère réclame bienveillance et indifférence.

    Quand nous regarderons-nous à hauteur d'âme?

    Peut-être seras-tu tenté(e) d'entrouvrir ce livre, dont j'aime à penser que le titre te sera porté par le vent, pour triturer nos silences, nos regards baissés face à l' âme des invisibles.

    Belfond, Janvier 2016.