Pilote de ma vie
EAN13
9782702139875
ISBN
978-2-7021-3987-5
Éditeur
Calmann-Lévy
Date de publication
Collection
DOCUMENTS, ACTU
Nombre de pages
276
Dimensions
2 x 1 x 0 cm
Poids
460 g
Langue
français
Code dewey
796.73
Fiches UNIMARC
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À la ferme?>J'ai failli naître un 1er avril. Heureusement, je suis arrivé deux heures en retard. C'est catastrophique pour un futur pilote, mais cette fois c'était une chance : cela m'a permis de ne jamais considérer la vie comme une farce.Donc, je suis né un 2 avril. Le 2 avril 1945, à 2 heures du matin à la clinique de Langres, en Haute-Marne. Maman a été très généreuse de choisir un horaire pareil. Grâce à elle, je ressentirai très peu les coups de fatigue dans les rallyes disputés de nuit !C'est à Hûmes, petit village distant de 5 kilomètres de Langres, la ville natale de Diderot, que vivaient pas moins de six familles portant le nom de Fréquelin, parmi trois cents habitants dont une majorité de fermiers, quelques ouvriers et une poignée de commerçants.Mon père Roger et son frère jumeau Robert y sont nés le 28 février 1919. Ils sont les derniers d'une famille de sept enfants : quatre garçons, trois filles. Mon grand-père paternel, Émile, était marchand de bestiaux et redoutable en affaires. Il est mort relativement jeune, à l'âge de soixante-huit ans, mais bien qu'étant parti de rien, il a eu le temps d'économiser suffisamment d'argent pour offrir à chacun de ses enfants une maison et 6 ou 7 hectares de terre. Deux frères de mon père sont bouchers, son jumeau est agriculteur. Le berceau de lafamille Fréquelin se situe à Arc-en-Barrois, à l'ouest du département.Mon père a vingt ans lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate. Il est très vite mobilisé et fait prisonnier au moment de la débâcle, du côté d'Orléans. Il s'évade lors d'une corvée d'eau, en entrant dans un magasin de vêtements. Les propriétaires comprennent immédiatement ce qu'il fait là et lui fournissent des vêtements civils. Il revient en Haute-Marne via Paris et réussit ensuite à passer en zone libre pour rejoindre son frère et l'armée française à Marmande. Pendant les vingt-quatre mois passés dans le Sud-Ouest, il lui arrive de partir en permission en Isère, où ses parents ont des amis, marchands de chevaux, qui possèdent une ferme et une petite usine. C'est là, dans le village de Tramolé, à une douzaine de kilomètres de Bourgoin-Jallieu, qu'il rencontre ma mère, Paulette Bonnet. Elle y est née le 29 août 1921 et est la cinquième fille d'une famille de dix enfants. Mon grand-père maternel, Louis, est meunier. Il fait de la farine de blé pour fabriquer le pain, de la farine d'orge, et aplatit de l'avoine pour nourrir le bétail.Mes parents se marient le 8 mai 1943 à la mairie de Tramolé puis à l'église d'Éclose, quelques kilomètres plus loin. Sitôt après, ils partent pour Hûmes, où une petite exploitation agricole les attend. Mon frère, Gérard, y naît un an avant moi, le 6 mars 1944.La ferme de mes parents est en plein cœur du village, en face de la brasserie, au numéro 19, sur la RN 19 reliant Paris à Belfort. À 35 kilomètres de Chaumont, 65 kilomètres de Dijon et 120 kilomètres de Nancy.Dans cette vallée verdoyante aux collines boisées, en contrebas du plateau de Langres, où coule la Bonnelle, le sous-sol est très fertile. En plus des 7 hectares légués par mon grand-père, mon père loue des prés aux hospices de Langreset à l'une de mes tantes, aux lieux-dits Les Fourches et Le Pont du chemin de fer.La ferme en elle-même comporte plusieurs corps de bâtiment : la maison d'habitation, deux écuries, avec un fenil à l'étage supérieur, dont celle d'en bas, construite par mes parents, est destinée au commerce et à l'élevage, deux granges, un garage, une chènevière, un clos pour les cochons et un grand jardin. Il y a des bâtisses plus imposantes dans le village ; la nôtre se situe plutôt en dessous de la moyenne.Mes parents possèdent une quinzaine de vaches laitières (des montbéliardes), regroupées dans la grande écurie du haut. Ils ont des truies, des porcelets et deux chevaux, Rita et Patachou, pour le fauchage, le ramassage du foin et du regain et l'entretien des pâtures.Mon père est aussi marchand de bestiaux, comme mon grand-père. Il se déplace beaucoup dans la région pour acheter des vaches et les revendre à un autre maquignon, le père Nicolas, qui habite Arles. En son absence, ma mère s'occupe non seulement de la ferme, mais aussi du jardin, sans oublier ses enfants. Elle est vraiment au four et au moulin. Elle peut compter sur deux commis, dont un Allemand, nourris, logés, blanchis. Ma mère dit souvent à Horst, qui mange lentement : « Habile en mangeant, habile en travaillant. » Cette phrase m'a beaucoup marqué. La présence au quotidien de ces deux employés ne favorise pas le dialogue durant les repas, seuls moments de répit dans la journée où nous pourrions nous parler.
J'imagine mal une femme ayant travaillé autant que ma mère, toute sa vie. Elle ne se ménage pas. Au moment où nous allons nous coucher, maman, elle, a encore les tâches ménagères à accomplir. Elle ne tolère envers mon frère et moi aucun écart de conduite. Elle a même le martinet facile, mais nous sommesturbulents, alors c'est peut-être nécessaire ! Heureusement, je ne suis pas rancunier et je ne lui en veux pas. Dix minutes après, nous nous embrassons et tout est oublié.
Comme tous les enfants de Hûmes, je vais à l'école communale. J'ai d'abord une institutrice, originaire du Béarn ; ma mère l'appelle « la demoiselle de Pau ». À la « grande école », l'instituteur s'appelle Pierre Guyot, mais tout le monde dit « le père Guyot ». Il est très sévère. C'est avec lui que j'apprends Le Chant du départ. Le souvenir des deux guerres mondiales, dans une région très meurtrie, est encore vif.Je suis assez attentif aux cours de calcul, géométrie, géographie et leçons de choses. En revanche, le français et l'histoire ne me passionnent guère. Dans ces dernières matières, il m'arrive facilement d'oublier de faire mes devoirs...Nettement moins sage comme élève que mon frère, je suis beaucoup plus hardi que lui à la ferme. Ma mère m'a raconté qu'à moins de deux ans, alors que je ne marche pas encore, je franchis à quatre pattes une petite marche devant la maison, en enfilant mes mains dans ses gros sabots. Gérard, lui, ne s'y essaie pas, et pourtant il gambade déjà.
J'ai quatre ans lorsque mon père me laisse passer les vitesses sur sa Peugeot 302, tandis qu'il débraie. D'après lui, je sais déjà s'il faut les monter ou les descendre et je me trompe rarement. Quand j'atteins mes huit ans, il m'installe au volant de la 4 CV, un coussin sous les fesses. À mes côtés, il se contente d'accélérer et de débrayer, mes jambes n'étant pas encore assez longues. Tous les deux, nous partons ainsi sur les petits chemins des environs, pour surveiller le troupeau.Mon père a toujours aimé les voitures. Il a possédé une Peugeot 302, une 4 CV, une Hotchkiss, deux Aronde et deux Peugeot 403, dont une qu'il a achetée neuve lorsque nous avonshabité la ferme de Buzon. C'était une 403/7, dotée du moteur 1 290 centimètres cubes de la 203, qui était moins chère que la 403/8.J'ai toujours eu un faible pour l'Hotchkiss 6 cylindres qu'il a acquise d'occasion. C'était une voiture très élancée, très rare en France à l'époque. Le bruit du moteur était extraordinairement mélodieux. Nous avons eu aussi un camion Hotchkiss, pour remplacer le vieux Renault 3,5 tonnes qui nous servait de bétaillère.Les autres membres de la famille ne sont pas en reste. L'un de mes oncles, Auguste, le boucher, possède une Traction, une 15, dont le 6 cylindres m'emplit de joie. Une Citroën, déjà...L'un de mes cousins, Jojo Belgy, un autre boucher, s'est acheté une DS flambant neuve ! Avec son design, sa technologie et surtout son étonnante tenue de route, c'est une voiture venue d'un autre monde, en avance sur son temps. J'ai le souvenir d'un trajet effectué entre Langres et Hûmes, de nuit, sur une route totalement enneigée, où le compteur affiche 120-130 kilomètres-heure. J'ai les yeux écarquillés : Jojo m'épate car il conduit plutôt bien. Mais j'aimerais tant être à sa place ! Sans me l'expliquer, je me sens déjà capable d'aller au moins aussi vite que lui.Il est loin le temps où j'aimais jouer avec un gros semi-remorque rouge en bois ou avec mes Dinky Toys, notamment une Aronde et une Versailles avec sa calandre en forme de gueule de requin. Je n'ai eu aucune voiture de c...
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