Alzabane l'oiseau de la lune
15,00
30 janvier 2010

Au-delà des étoiles

Album de Jean-Sébastien Blanck, illustré par Fernando Falcone.

Au début des temps, la Terre n'était que gaz et fumée. En ces temps-là, la Terre était le monde des Oiseaux. Ils étaients immenses, minuscules, transparents, ronds comme des bulles, fins comme des pétales. Ils vivaient en essaim, et chaque essaim avait son ballet, immuable et majestueux. Chaque espèce occupait une altitude précise, dans l'atmosphère la plus propice: opaque, éthérée, dense ou humide. Un jour de malchance, un oiseau nommé Alzabane est séparé de son essaim et poussé par des vents inconnus vers des cieux inexplorés. Seul et sans espoir, il ne sait pas comment rejoindre les siens. Ses projets changent subitement une nuit où le ciel se dégage. Lumineuse, blanche et lisse, la Lune semble appeler Alzabane. L'oiseau fait alors le voeu d'aller là où aucun autre de son espèce n'a jamais fait battre ses ailes. Il veut rejoindre la Lune. Il traverse toutes les couches de l'atmosphère de la Terre, il rencontre les oiseaux des hauteurs, les oiseaux des altitudes inconnues. Alzabane rejoint enfin le froid glacial du cosmos infini. Ses ailes le rapprochent opiniâtrement de la Lune. Mais il y a des règles dans l'univers. Un petit oseau blanc, même lumineux, ne peut pas franchir les barrières. Pour devenir une légende, celle de l'éternel oiseau de la Lune, Alzabane doit sacrifier encore un peu de sa liberté.

Poétique et délicat, ce conte féérique et spatial a des accents orientaux, comme s'il avait été inventé par Shéhérazade. Mais avec la boule rouge au bout de son bec, Alzabane est aussi un Rudolphe ailé, un petit animal entêté qui croit en sa singularité et qui va au bout de son rêve. Récit initiatique, le texte présente la trajectoire singulière, entre des milliers d'étoiles, d'un petit personnage touchant qui, pour devenir sidérant, choisit d'être sidéral.

Alzabane aurait pu être peint par Dali. Ses grandes nageoires ramifiées, son nez pointu agrémenté d'une boule écarlate, ses grands yeux mouillés, son voyage interstellaire au milieu de créatures aussi étranges et biscornues que lui, sa fascination pour la Lune, tout cela forme un tableau surréaliste des plus convaincants. Le site de l'illustrateur (en espagnol uniquement) vaut la visite. C'est une galerie douce-amère de portraits d'animaux un peu démoniaques, un peu étranges, pas vraiment rassurants, mais parfaitement fascinants. Ce bestiaire fabuleux et inquiétant n'est pas sans me rappeler les personnages grotesques et menaçants de Jérôme Bosch. Au début de l'album, les techniques graphiques de Fernando Falcone sont décrites ainsi: "[il] a combiné dessin, traitement numérique de l'image et la numérisation de matières comme le coton et le papier." Il y a aussi un peu des papiers collés de Picasso, un peu de bricolage et de bidouillage pour obtenir l'image définitive.

Malgré tout ce substrat iconographique, les illustrations restent à la portée des jeunes lecteurs, avec des couleurs pastels très douces et des figures simples. Le ciel et les astres, en image de fond, sont simplifiés pour laisser toute la place à l'oiseau qui semble déployer ses ailes blanches et son bec pointu dans l'univers tout entier.

Je ne suis pas du tout spécialiste en littérature de jeunesse. J'ai des vieux souvenirs poussiéreux de mes lectures d'enfance. Et je n'ai peut-être plus la fraîcheur nécessaire pour en parler avec simplicité et pour l'apprécier tout simplement. Néanmoins, ce texte m'a charmée. Je le conseille aux parents qui veulent partager une belle histoire, qui fait un peu peur quand même, avec leurs bambins. Ni vraiment délire d'imagination, ni tout à fait rêve d'enfant, ce texte se lit avec plaisir et frissons, doucement, le soir, à la lumière d'une lampe de chevet tamisée par un voile bleu.

Firmin, Autobiographie d'un grignoteur de livres

Autobiographie d'un grignoteur de livres

Actes Sud

30 janvier 2010

Si lire est ton plaisir et ton destin, ce livre a été écrit pour toi." Alessandro Baricco.

Roman de Sam Savage.

Citation du bandeau promotionnel: "Firmin, le rat que Walt Disney aurait inventé s'il avait été Borges. Si lire est ton plaisir et ton destin, ce livre a été écrit pour toi." Alessandro Baricco.

Firmin a vu le jour dans le carphanaüm du sous-sol de la librairie Pembroke Books de Boston, sur les pages de Finnegans Wake, "le chef-d'oeuvre le moins lu du monde." (p. 19) Flo, sa mère, est une souris obèse et ivrogne qui ne rentre au nid que pour distribuer son lait alcolisé à ses douze frères et soeurs. Douze tétins, treize souriceaux, le compte est faux. Firmin est un avorton qui gagne rarement sa place au jeu des mamelles musicales. Pour survivre, il grignote ce qu'il a sous les dents: des livres. Et encore des livres. Sans le savoir, il apprend à lire. Sa biblio-boulimie le rend aventureux. De rayons en étagères, il explore la librairie et accroît sa culture littéraire. Sa rencontre avec le libraire Norman Shine marque le tournant de son existence. Mais c'est auprès de l'écrivain raté Jerry Magoon, auteur de science-fiction minable, qu'il va vivre ses plus belles heures. Autour de lui, le quartier de Scollay Square est voué à la démolition. Chaque jour est le témoin d'un ballet de pelleteuses de plus en plus étendu. Les immeubles tombent les uns après les autres. Tout l'univers de Firmin s'effondre à mesure qu'il se retrouve seul.

La biblio-boulimie, quelle maladie géniale! Se goinfrer de Dickens, de Fitzgerald, de Gogol et de Steinbeck, picorer un peu de Spinoza, de Lewis Carroll et de Stendhal, et finir avec une part de Flaubert et de Faulkner, c'est le repas idéal! Il a ses préférés: il cite allégrement la Lolita de Nabokov ou Anna Karénine de Tolstoï, et il s'identifie sans vergogne à L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche de Cervantès. "J'ai découvert un lien remarquable, une sorte d'harmonie préétablie, entre goût et qualité littéraire. Pour savoir si un livre valait la peine d'être lu, je n'avais qu'à grignoter une portion de l'espace imprimé. [...] "Bon à manger, bon à lire est devenu ma devise." (p. 52)

Alors, Firmin est-il un autre Rémi (voir le film d'animation Ratatouille), un autre rongeur qui s'élève au-dessus de sa condition, qui veut offrir aux siens la découverte d'un monde nouveau fait de saveurs nouvelles? Non. Firmin ne se fait aucune illusion sur la bêtise mêlée d'atavisme de sa fratrie et de ses congénères. Et il l'énonce férocement: "La seule littérature que je hais de toute mon âme est la littérature consacrée aux rats, souris comprises. Je méprise ce bon vieux Ratty dans Du vent dans les saules. Je pisse à la raie de Mickey Mouse et de Stuart Little. Si affables, si mignons avec leurs petites pattes, ils me restent en travers de la gorge comme de grosses arêtes de poisson." (p. 56 & 57) Voilà une bestiole bien antipathique! Je ne suis pas une fan inconditionnelle de Mickey, et Stuart Little ne m'a jamais fait fondre, mais Ratty a fait les belles heures de mes premières lectures!

Firmin méprise son espèce, le monde entier et les humains en particulier, leur physique glabre, leurs habitudes dégoutantes. "Le mot 'infester' m'intéresse assez. Les gens normaux n'infestent pas, ils n'y arriveraient pas s'ils le voulaient. Seuls les puces, les rats et les juifs infestent." (p. 85) Mais il y a des humains qui trouvent grâce à ses yeux: les acteurs. Quand il ne dévore pas des livres, il passe des heures au cinéma, à voir et revoir les films de Fred Astaire et de Ginger Rogers, pour mieux s'imaginer dans leur peau, et vivre ses aventures au rythme de leurs sauts et entrechats. Il adule aussi les filles, ses "mignonnes", des films qui passent après minuit, en rêvant de posséder ces corps tout en courbes.

Firmin est un avorton rétroprognathe. Il est mythomane, pervers, sexuellement déviant et obsédé par les corps de femmes. Il est cynique et méprise la race humaine. Féru de phrénologie, il catalogue les humains selon leur caractère, sans pitié. Mais comme dit l'autre, "on n'empêche pas un petit coeur d'aimer". Sa courte existence est traversée de passions. La première pour Norman Shine, dont une touffe de cheveux a masqué la bosse de la traîtrise, tourne court. Jerry Magoon est le second humain qu'il aime, tout en toisant avec un mépris mêlé de condescendance ses habitudes d'alcolique.

Le malheur de Firmin, c'est de posséder l'intelligence d'un humain, coincée dans le corps malingre d'un rongeur honni. C'est aussi d'avoir conscience de sa grande supériorité intellectuelle sans pouvoir la partager, ni s'exprimer. Il se voudrait aristocrate, il n'est que bourgeois. Fin gourmet littéraire, il est aussi mélomane et pianiste, et il exécute avec talent les oeuvres de Gershwin ou de Cole Porter. Mais ses talents artistiques ne sont que facéties aux yeux de Jerry qui pleure de rire quand il le voit penché sur un ouvrage quatre fois plus gros que lui ou assis devant un piano d'enfant. L'art ne rapproche pas les espèces, et Firmin n'est que le facétieux animal de compagnie d'un ivrogne utopiste.

Scollay Square, véritable quartier du vieux Boston, subit la loi de la modernisation. Les immeubles qui tombent sont autant de chef-d'oeuvres de la littérature qui disparaissent dans les abîmes de l'oubli, au grand désespoir de Firmin. Le petit rongeur au corps débile me rappelle le vieil aveugle sénile, Jorge de Burgos, du Nom de la rose. Ils sont tous les deux habités par leurs innombrables lectures, ils sont des bibliothèques vivantes vouées à disparaître.

Le texte est richement agrémenté par les illustrations de Fernando Krahn, qui a vraiment su tirer des mots une figure hideuse de petit rat tordu. La première de couverture du livre original est, à mon avis, bien plus réussie que celle choisie par Actes Sud, mais je ne vais pas chipoter sur les questions éditoriales.

Le livre se lit vite, un sourire narquois au coin des lèvres. A ce petit rat prétentieux et méprisant, j'ai souvent eu envie de dire: "Puisque tu n'aimes pas les humains, va vivre ailleurs!" J'aurais bien placé des tapettes au coin des pages... Je conseille ce texte aux amateurs d'humour noir et grinçant et de folie douce.

Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates, roman
24 janvier 2010

Quand Jane Austen ou Shakespeare font de la résistance!

Roman par lettres de Mary-Ann Shaffer et d'Annie Barrows.

Janvier 1946. Londres et toute l'Angleterre se relèvent péniblement de la guerre. Juliet, une jeune auteure qui s'est fait une renommée sous le nom d'Izzy Bickerstaff, parcourt le pays pour présenter le recueil des articles qu'elle a publiés pendant la guerre. Elle est épuisée et traverse une crise d'inspiration. Quand elle reçoit une lettre de Dawsey Adams, de l'île de Guernesey, membre du Cercle des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patates, qui lui demande des ouvrages du poète Charles Lamb, elle découvre l'occupation dont ont été victimes les îles anglo-normandes et décide de creuser le sujet. Le Times lui ayant commandé trois articles sur les valeurs et les vertus de la lecture, le Cercle littéraire de Guernesey va lui donner matière à écrire. Elle découvre comment ce cercle a vu le jour pour couvrir une enfreinte au rationnement et au couvre-feu, comment Elizabeth la gouvernante de Sir Ambrose, Dawsey, Isola la guérisseuse, Eben le pêcheur, Will Thisbee le chiffonnier ont trouvé réconfort dans les livres aux plus cruelles heures de l'histoire de Guernesey, et comment la communauté a fait montre d'une loyauté sans faille envers ses membres, surtout les plus faibles.

Roman épistolaire ou correspondance? La différence n'est pas minime. Au fil des lettres, j'ai oublié qu'il s'agissait d'une oeuvre de fiction pour n'entendre que le témoignage des Guernesays et leur expérience de l'occupation allemande dans l'île. J'ai découvert le statut particulier des îles anglo-normandes au sein du royaume britannique et pendant la seconde guerre mondiale. Londres a connu le Blitz et Paris l'occupation. Guernesey a connu les deux. Au détour d'une lettre, le texte se révèle extrêmement documenté et précis. La géographie de l'île et ses dix paroisses servent la dimension dramatique du récit.

Entre les lettres, les télégrammes, les articles et les notes personnelles de chacun, le texte présente de nombreux visages. Chaque interlocuteur a un petit bien particulier, une petite touche personnelle qui vaut pour signature. Il n'y a, heureusement, pas l'artificialité propre aux romans épistolaires du XVIII° et XIX° siècles. D'une missive à l'autre, l'intrigue continue en assumant ses lacunes et ses ellipses, sans afficher la prétention de tout dire et de tout révéler.

Quand les soeurs Brontë, Jane Austen, Yeats, Sénèque, Marc Aurèle, Wordsworth ou Shakespeare font de la résistance, ça donne un récit riche et touchant, très humain. Le texte est certes un roman, mais il présente avec délicatesse et finesse un pan d'histoire tragique, sans pour cela tomber dans le pathos dégoulinant. Et pourtant, il y a une somme d'épisodes douloureux causés par la guerre: les enfants insulaires envoyés dans la capitale, loin de leurs parents, pour les soustraire à l'occupation allemande, sans savoir s'ils ne périront pas sous les bombes de l'envahisseur; la déportation de deux Gernesays, l'un à Belsen et qui le peut le raconter, et l'autre à Ravensbrück et qui laisse une orpheline. Mais dans tout conflit, on ne peut pas séparer les bons et les mauvais par uneune ligne trop droite, il y a toujours des dérapages et des miracles. Et il n'y a que ceux qui l'ont vécu qui peuvent le dire et en témoigner: "Et voilà que des Britanniques snobinards se mettent à confondre humanité et collaboration." (p. 305)

Ce roman est superbe, je l'ai dévoré en quelques heures sous une polaire bien chaude. Il m'a fait rire, renifler, réfléchir. Exactement ce que je demande à tout bon texte. Quand à la tourte aux épluchures de patates, je n'ai pas osé tenter la recette, mais la voici pour les téméraires: "Purée de patates pour le fourrage, betteraves rouges pour sucrer et épluchures de patates pour le craquant." (p. 78) Succin n'est-ce pas?, rationnement oblige! Si quelqu'un tente la recette, je veux bien savoir si c'est mangeable... En attendant une quelconque remontée après une tentative culinaire loufoque, je conseille le texte aux amateurs de belles histoires et aux férus d'Histoire.

Le rapport de Brodeck
19 janvier 2010

Roman de Philippe Claudel (le grand!), Goncourt des Lycéens 2007.

Quoi de mieux pour inaugurer ce blog que de présenter le livre qui a enchanté ma fin d'année 2007?

Je suis loin d'avoir le talent de Philippe Claudel. Un de mes professeurs a proposé en examen de fin de semestre d'écrire une critique d'un des livres parus à la rentrée littéraire (la littérature prend donc des vacances? A débattre ultérieurement...), en rendant compte de la rencontre entre l'auteur et le public à la Librairie du Square de Grenoble. J'ai choisi le superbe texte de Philippe Claudel, Le Rapport de Brodeck. En voilà ma critique.

Si vous n'aimez pas ma critique, ne vous privez cependant pas de la lecture du texte de Philippe Claudel, de tous les textes de Philippe Claudel!

Le Rapport de Brodeck, une tentative d'exploration

Il y a des choses explicables et d'autres qu'il ne faut pas expliquer. Quand on me demande ce que signifie l'histoire des renards, je dis – et on ne me croit jamais – que j'ai été très influencé par Rox et Rouky.

Rencontrer Philippe Claudel, c'est se maudire de ne s'être pas équipée d'un magnétophone. Brièvement présenté, il fait entendre sa voix, lit la première page. Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien. Claudel non plus n'y est pour rien. Il le dit humblement, le sourire aux lèvres : Je pense très peu. [...] J'avance comme un lecteur sans réfléchir. [...] J'écris des romans de manière presque automatique, au sens surréaliste du terme. [...] Ça se termine comme ça doit se terminer. Surréaliste Philippe Claudel ? Certes non, mais son œuvre ne manque pas d'explorer les contrées littéraires les plus diverses, tout en niant s'y aventurer : Je ne suis pas avocat. Je ne suis pas policier. Je ne suis pas conteur.

L'auteur a préféré le terme de rapport à celui de confession. Le rapport, c'est la langue administrative du fonctionnaire qui enquête sur la faune et la flore sans savoir si ses textes seront lus. Le rapport, c'est la langue de la solitude, qui reconstitue les faits sans interprétation. Brodeck-Claudel tire le texte vers la langue humaine, vers le texte intime qui parle de soi puisque le mot peut permettre d'aller dans la douleur, de la dire, de l'apaiser. C'est le texte du survivant, de celui qui revient du Kaserskwir – le cratère. Claudel évite l'écueil de la littérature des camps avec une habileté qui ne se dément pas depuis Les Ames Grises. Il n'a pas voulu nommer le village afin de le situer dans une aire géographique, mais [sans] donner de localisation trop précise [...] dans une volonté quasiment fantastique de saboter le réel [...] pour effacer les repères historiques et géographiques [...] pour que le lecteur prenne ce qu'il y a de parabole dans l'histoire. Le Rapport de Brodeck, [c'est] fondamentalement un roman qui parlerait d'aujourd'hui. On goûte alors au récit parabolique : ce sont les animaux qui sont les vrais innocents de ce roman. Si tous les hommes sont coupables, si chacun a commis un crime, il ne reste que les bêtes pour renouer avec l'humanité. Les papillons luttent pour leur survie : les hommes aussi ; les renards disparaissent massivement: les hommes aussi. Alors la potentialité humaine qu'on a tous de vouloir détruire l'autre est peut-être désespérément naturelle. Brodeck le comprend. Le camp m'a appris ce paradoxe : l'homme est grand, mais nous ne sommes jamais à la hauteur de nous-même. Cette impossibilité est inhérente à notre nature.

Le Rapport de Brodeck, c'est aussi un conte. La nature y fait figure d'univers : les mares s'étendent, les combes dissimulent des secrets. Claudel sourit : ce pourrait être un roman de la montagne : les Vosges près desquelles il a grandi, et parce que les montagnes de Brodeck sont l'endroit le plus proche du ciel et paradoxalement le moins pur. Conte de l'errance : Brodeck, privé de patrie, met longtemps avant de trouver son pays, pays qui le rejettera. Derrière le personnage, il y a toujours Claudel : le chez-soi devenait le roman, confie-t-il. L'auteur voyage beaucoup, et au fil de ses déplacements, il prend conscience que c'était presque une maison ce livre. Fable des confins, maison de pain d'épices, maison en papier, le conte s'invite dans le réel. Brodeck est aussi une voix qui tisse des légendes du fond des temps : il est Orphée revenu des Enfers, guidée par Emélia, sa muette Eurydice. Comme dans les récits initiatiques, Claudel met les femmes au centre dans la mesure où ce sont elles qui étoilent les hommes, qui les guident. L'auteur le revendique, [s]a littérature est tragique, mais jamais pessimiste : elle montre comment une humanité peut s'orienter vers la lumière, au travers d'une amitié, d'une relation dans laquelle deux êtres isolés peuvent reconstruire quelque chose ensemble. Mais du conte, Le Rapport de Brodeck présente aussi le côté sombre : les portraits exposés dans la salle de l'auberge sont des rapports en image : leur précision évoque les tableaux de Bruegel, ses scènes de ripaille et ses monstres humains.

Philippe Claudel donne de son livre une approche par le langage lui-même : écrire une histoire, c'est aussi réfléchir sur le langage qu'on utilise [...] chaque livre est une exploration, une aventure [...] en tant qu'auteur, on est imprégné de structures de livres [...] tous les livres qu'on écrit sont des variations sur la littérature elle-même [...] un roman n'étant jamais qu'un décor qu'on démonte à la fin du livre. Du méta texte à l'intertexte, Le Rapport de Brodeck se donne à lire comme une somme de théories sur la littérature par la littérature. Il est également le texte de la non-littérature. Quel est-il ce rapport qu'on commande à Brodeck et dont on ne lit pas une ligne? Et le carnet de l'Anderer, objet de supputations craintives ? Claudel tisse subtilement les ellipses au fil des lignes, et telle une Pénélope qui resterait seule à jamais, défait son ouvrage quelques mots plus loin. Le Rapport de Brodeck est un roman du non-dit, mais aussi un roman de tous les romans qui ne seront jamais écrits : Brodeck choisit d'écrire [...] dans [s]on cerveau. Il n'y a pas de livre plus intime. Personne ne pourra le lire celui-là.

Brodeck souffre d'hypermnésie : ne pouvant ni déléguer ni oublier, il écrit. Contrairement au prêtre désabusé, homme-égout, qui ne peut évacuer les horreurs qu'il a reçues en dépôt, Brodeck a la chance de pouvoir dire. Son texte n'est que souvenir, regard sur un passé qui envahit, parasite et contamine le présent. Le narrateur ne peut pas vivre s'il ne parle pas, s'il ne se souvient pas. Le maire du village choisit au contraire d'oublier, il ne peut pas s'encombrer d'une mémoire : il a le devoir de veiller au bien du collectif et pour cela, il faut effacer la faute. Le rapport est l'aveu fait au nom de tous, puis consumé pour purifier la mémoire collective. Claudel questionne ainsi la société : on est dans une société de la commémoration, qui se souvient, qui se flagelle. La confession est-elle nécessaire à l'humanité ? Une société a-t-elle à endosser et expier des crimes antérieurs à elle ?

L'écrivain développe habilement le thème ique de l'autre, fascinant et effrayant. Il aime fouiller cette altérité, puisque l'écriture est tournée vers les autres et plus encore que l'écriture, la publication. Brodeck le sait, lui qui craint tant qu'on découvre son texte. Pas le rapport, ça il veut s'en défaire au plus vite ; non l'autre texte, son rapport sur lui-même. Il lui trouve la cache la plus improbable, le ventre violé d'Emélia qui devient dépositaire de la vérité. Brodeck écrit le rapport, mais ce texte n'est qu'un autre : le vrai texte est celui qu'on dissimule.

Toute littérature est un engagement, répond Claudel à une des questions posées. Elle engage le lecteur [..] et toute littérature engage celui qui la fait. Claudel s'y connaît en engagement : Le Rapport de Brodeck clôt une trilogie initiée avec Les Ames grises et La petite fille de monsieur Linh. Parcourant trois conflits majeurs du 20ème siècle, identifiés ou symbolisés, il interroge son œuvre au travers du prisme de l'inhumanité.